Né en Roumanie en 1963, Rasvan Sacaleanu a étudié aux Beaux-Arts de Bucarest, de Milan et de Besançon. Son travail, comme son existence, ont été profondément marqués par la perestroïka. Toujours en quête de nouveaux matériaux et de nouvelles techniques, l’artiste développe une œuvre entre peinture, sculpture et installation. Rasvan Sacaleanu vit actuellement dans le Jura français.





Sortir son cerveau de sa cage





Florence Andoka, autrice et critique d'art




« Vous finirez infailliblement par considérer votre œuvre comme une science ; elle absorbera toute votre vie et elle pourra la remplir toute. D'autre part, toutes vos idées, toutes ces semences que vous aurez jetées et que vous avez peut-être oubliées déjà, prendront corps et se développeront ; celui qui a reçu de vous transmettra à un autre. Comment pouvez-vous savoir quelle part vous aurez dans la future solution des destins de l’humanité ? » Dostoïevski, L’Idiot


Au fond, pourquoi œuvrer ? Pourquoi peindre, mouler, poncer, tailler, agencer, mettre en espace encore et encore ? Il est possible qu’aux entrailles brûlent un désir fécond et sans cesse renouveler, une flamme diront certains, tous les artistes, cherchent, quoiqu’il en coûte, une lumière blanche ou noire, la forme d’après, le coup d’après, que ce futur soit celui d’une incertaine histoire de l’art, ou que cette histoire soit la sienne propre impliquant toujours de tenir le chemin, sacré ou non, politique peut-être, parce qu’on œuvre pas seul, en essayant toujours un visage après l’autre, sinueux, difforme, hilare, idiot, douloureux ou cruel de continuer à exister. Ça saigne aux entournures. De la peinture des jeunes années italiennes aux recherches actuelles entre peinture et sculpture en silicone et en cire, le corps humain incarne, dans le travail de Rasvan Sacaleanu, le degré zéro à partir duquel s’appréhende le monde, entre subjectivité et histoire collective. Le corps est siège de pouvoir, un lieu où germent décisions, sentiments et provocations. Toutes les postures sont possibles et tout peut devenir objet d’étude si l’on parvient à donner forme à cette matière vive sans cesse modulée. Mais si parmi ces strates « tout s’écoule » selon le mot d’Héraclite, alors que retenir ? Avec ces figures, ces corps, ces écorces d’arbres et autres peaux humaines courant à leur devenir, l’œuvre trace une ligne, et toujours les frontières sont minces, entre la grimace et l’effroi, le grotesque et le tragique, l’existentiel et l’époque. On rit et déjà on a mal aux côtes. A moins que ce ne soit l’inverse et que le rire nous éloigne petit à petit du glauque de l’existence, de la violence, de la trivialité de la viande et de ses fluides, des milles nuances de rouge qui jalonnent le chemin. Cette tension à l’œuvre, ce mouvement est aussi ce qui a conduit l’artiste à chercher la lumière dans la transparence de nouveaux matériaux comme le silicone. Le dessin est toujours là, comme une discipline quotidienne déliant la main et l’esprit, mais progressivement la représentation littérale du corps a laissé place à son analogie avec la nature où les troncs d’arbres deviennent matrices de création, support de moulage, puis source d’impression. Il semblerait que l’on respire un peu, que l’on s’éloigne des ténèbres. L’abstraction est proche et pourtant les titres des pièces renvoient encore à une dimension charnelle, entre matrice et cerveau mis à plat, au carreau pourrait-on dire. Les Cookies, outre leurs couleurs chatoyantes et leurs trognes tragi-comiques, sont-ils destinés à être ingérer ou digérer ? Il faut continuer à prendre le contrepied, à cultiver l’écart absolu selon l’idée fouriériste, et donc à jouer, c’est peut-être le seul combustible qui vaille, s’amuser, ou plus encore, tenir l’écart entre soi et le vide.



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